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Les caisses de pension, ou les joies du libre-service

Note éditoriale: Rudolf Strahm, ancien Conseiller national et Surveillant des prix. Article paru dans le quotidien Zürcher Tages-Anzeiger du 18 novembre 2008 sous la rubrique, «Kolumnen und Kommentare»

Le chapitre de la crise financière mondiale le plus onéreux que connaîtra jamais la Suisse va s’ouvrir: la débâcle des caisses de pension.

Les institutions suisses de prévoyance professionnelle feront état à la fin de cette année de 80 à 100 milliards de pertes. Des centaines de caisses devront se déclarer en situation de découvert. Bon nombre de cotisants – employeurs et salariés – seront invités à passer à la caisse au cours des prochaines années. Beaucoup de ces dépréciations d’actifs – celles qui touchent les actions notamment – sont de simples pertes comptables qui se corrigeront sans doute au fil des années à venir.

Mais un montant estimé à plus de dix milliards de francs consiste en des pertes sèches sur la fortune des assurés, qui proviennent pour l’essentiel de placements en hedge funds et en produits structurés (qui pesaient déjà pour 40 milliards dans la fortune des caisses à fin 2007) ainsi que dans des Absolute Return Funds des grandes banques, qui présentent un gros potentiel de perte, et dans des Collateralized Debt Obligations (CDO), dont le nom à lui seul évoque une «fraude sur les étiquettes.

Des remaniements massifs de portefeuilles à prévoir

Un hasard de l’histoire veut que ce soit précisément le 19 septembre 2008, en pleine crise financière,  qu’aient été assouplies les directives de placement régissant les institutions de prévoyance. En amendant l’importante ordonnance OPP2, qui entrera en vigueur le 1er janvier 2009 et devra être suivie d’effet d’ici à 2010, le Conseil fédéral a relevé à 15 pour cent la part des placements en hedge funds et des produits structurés (ou plus exactement spéculatifs), tout en ramenant les placements immobiliers de 55 à 30 pour cent et les placements hypothécaires de 75 à 50 pour cent. Ce qui veut dire que les caisses de pension seront contraintes de convertir leurs placements sûrs en immeubles et en prêts hypothécaires en des investissements tels que les actions et les produits structurés, qui le sont beaucoup moins. Vu les expériences que leur fait traverser la crise financière, n’est-ce pas là une infamie économique?

Cette déréglementation conduit à des formes de placement plus risquées, plus spéculatives et moins solvables. En effet, depuis plus d’une décennie, les prêts hypothécaires et les placements immobiliers se révèlent plus sûrs et, dans une perspective à long terme, d’un rendement meilleur que les actions ou ce qu’il est convenu d’appeler les placements alternatifs tels que les hedge funds.

Les décisions se prennent en arrière-plan

Ceux qui profiteront de la mutation du modèle de placement telle qu’elle est prévue sont les grandes banques, les hedge funds et les sociétés de conseil en investissement. Sur le plan formel, l’initiateur de cette politique d’assouplissement au sein du Conseil fédéral fut certesPascal Couchepin, alors président de la Confédération. Il n’y a eu ni procédure de consultation ni information des commissions parlementaires. Mais le véritable moteur du changement a été un «bureau» assez suspect répondant au nom de «Comité pour les questions de placement» et composé de membres de la Commission LPP et de représentants externes de la place financière.

C’est au sein de ce comité de onze personnes qu’a été manigancée la nouvelle stratégie, que la Commission LPP a alors fait littéralement passer en force. Demandez aujourd’hui leur avis à certains membres de la Commission qui ne faisaient pas partie du Comité, ils vous répondront avec un ensemble touchant qu’ils ont eu «mauvaise conscience» à prendre cette décision et même été «un peu dépassés par les questions techniques».

Le Comité pour les questions de placement été noyauté par la scène financière. Il était constitué de cinq délégués de banques et de compagnies d’assurances (UBS, Pictet, CS, Swiss Re, Axa-Winterthur) ainsi que de deux représentants de sociétés de conseil (PPCmetrics, KPMG). Les représentants de l’Etat (deux) et des partenaires sociaux (un pour chaque camp) étaient donc en minorité. Cet aréopage était présidé par Dominique Ammann, de la société de conseil en investissement PPCmetrics, qui a des intérêts dans les activités des institutions de prévoyance. Ammann et sa société  profiteront directement des nouvelles directives car le remaniement des portefeuilles de placement et le transfert de responsabilité au profit des organes des fondations des caisses de pension généreront, selon des experts indépendants, un énorme besoin supplémentaire de conseil externe.

Les profiteurs seront les banques et les sociétés de conseil

Et c’est exactement ce que la société de conseil du président du Comité a su reprendre à son profit: sur son site Internet, PPCmetrics assure sa publicité en gros caractères sous le titre «Révision des prescriptions de placement de l’OPP2»: «PPCmetrics vous accompagne dans la mise en place des nouvelles prescriptions de placement de l’OPP2». Ce que le message ne dit pas, c’est que cette activité de conseil dispensée aux caisses de pension coûte dans les 400 francs de l’heure. J’ajoute – et cela indépendamment de PPCmetrics – que les conseillers ne sont pas tenus de déclarer les commissions et autres avantages pécuniaires que leur versent les banques.

Que peut-on encore entreprendre après ce coup de force déréglementaire? La Commission CSSS du National, dont l’attention a été attirée récemment sur ce fait accompli, a demandé au Conseil fédéral, début novembre, de lui rendre compte de la situation. La commission du Conseil des Etats aura bientôt l’occasion de lui emboîter le pas. La stratégie devrait être celle-ci: surseoir à l’entrée en vigueur de la révision de l’OPP2 au 1er janvier 2009, saisir le Parlement, mener une large consultation puis – si nécessaire – procéder à une révision sérieusement étayée.

Les 600 milliards de francs que représente globalement la fortune de nos caisses de pension ont été constitués sous forme d’une épargne forcée, ordonnée par la loi. Aussi est-ce un devoir public que de fixer aux caisses de pension, dont les conseils de fondation paritaires sont le plus souvent aux mains de milices non-professionnelles, des marges de manœuvre étroites, c’est-à-dire leur imposer une stratégie de placement conservatrice. La fortune des caisses de pension réside en des placements sur le plus long terme qui soit ; ces placements n’ont rien à gagner de produits structurés et spéculatifs, d’investissements hasardeux en dollars ni de fonds d’investissement à gestion active. Hormis les banques et les conseillers en placement, personne n’en profite.


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